Peindre à l’aquarelle me fait accepter les accidents de peinture et grandir en liberté

Peindre à l’aquarelle me fait accepter les accidents de peinture et grandir en liberté

Question d’angle : Quel est mon plaisir de peindre à l’aquarelle ?

Il me fallait abandonner l’esprit perfectionniste. J’ai choisi l’aquarelle. Art de vivre.

Aquarelle, extrait de carnet de voyage Martin BOHN

J’ai tracé mon esquisse au feutre noir sur le carnet. Un requin pointe noire. Le papier épais attend les pigments, encore sec. Il a soif.
L’instant de grâce se prépare, mélange de technique épousant le hasard. Magie de l’aquarelle. Technique difficile à dompter, avec ses accidents, ses mélanges, ses surprises. Je plonge le pinceau dans le gobelet d’eau. Puis les poils de martre viennent caresser le godet de pigment brun sépia. Deux tours et je les déplace sur la réserve blanche de la boîte métallique. Vérifier la teinte, trop pâle. Un peu de mélange encore. Voilà, c’est la bonne intensité. J’ajoute au sépia du bleu outremer français. La dose est bonne, ça fera la peau du squale.

Le pinceau atterrit sur le papier, glisse, dépose sa couche de teinte bleu sombre. Dans l’eau, les ombres de l’animal prennent leur volume. Il enfile sa robe d’océan au fur et à mesure que le pigment inonde et pénètre le papier. Je deviens spectateur de la magie de l’aquarelle. La teinte offre sa part de surprise. Cette palette de couleurs fines offre une gamme infinie de tons. Des vagues dans les nuances, des reflux de valeur en séchant. J’observe. Contemplation d’artiste, par ces micro-pause en cours de création. Bulle de méditation. Puis je dois réfléchir, décider, adapter.
Cette peinture d’esquisse est pourtant un art rapide, quand on l’a travaillé des années. Je cherche la maîtrise par tempérament et dois apprendre l’abandon. L’aquarelle mélange l’exactitude technique à la spontanéité du geste. Une fois le pinceau sur la feuille cartonnée, point de repentir. La correction n’existe pas. Il faut accepter quand l’eau coule trop, que le pigment bave, qu’il se mélange. Il nage librement en zone humide. Je n’avais pas prévu ça, mais je dois l’accepter. Baisser la garde. Adapter. Assouplir mon esprit pour que le dessin continue de vivre au gré des teintes. Ce n’est pas exactement ce que mon cerveau voulait, mais c’est souvent encore plus beau. J’ai chevauché l’aquarelle dès l’adolescence, comme Neptune dompterait un animal marin. Monture sauvage qui demande un long dressage pour la mettre en page. Lui transmettre sa volonté. En réalité, ma joie renouvelée à chaque page, c’est qu’elle a pris le relais de ma maîtrise. Elle m’apprend à poser les rênes. J’apprécie de me laisser conduire. Je guette le mélange des teintes sur la page, j’espère même être surpris. L’aquarelle est un requin qui m’apprend à nager en liberté.
Martin BOHN

Martin Bohn